Pourquoi certaines décisions nous donnent-elles le sentiment de trahir ceux que nous aimons ?
Quand changer de vie change nos relations
Une décision. Une seule. Et les relations au sein de ma famille ont commencé à changer.
Au même moment, la dépendance de ma mère nécessitait une décision importante. Au même moment aussi, je recevais une opportunité de partir vivre à l’étranger.
D’un côté, la vieillesse qui s’accentue. De l’autre, une décision qui ouvre un nouvel horizon.
Dans les deux cas, une même anxiété qui s’installe.
Est-ce que ma mère va trouver sa place dans son nouvel environnement ? Que ressent-elle ?
Et moi, comment dire oui à une vie à 14 000 kilomètres d’elle sans avoir le sentiment de la laisser derrière ?
Ce n’est pas la distance qui me fait hésiter. C’est ce qu’elle risque de déplacer dans nos liens.
Les liens sont notre ciment.
Nous aimerions croire que l’amour défie le temps et la distance. Que rien ne change vraiment.
Mais c’est une illusion. Vivre ne nous exonère pas de ressentir la peur de perdre l’autre. Ou peut-être plus profondément encore, la peur que la relation ne soit plus jamais la même.
C’est avec cette pensée et ces sentiments de tristesse et de joie mêlées, que je suis arrivée à Singapour. J’ai commencé à me recueillir au jardin botanique de Singapour.
Dès mes premières visites, un arbre retient mon attention.
Ce n’est pas sa taille, ni ses racines. C’est la fêlure qui traverse son tronc.
Je me surprends à vouloir m’y engouffrer. Et, dans le même mouvement, à préférer rester en surface. Comme si cette fêlure contenait quelque chose que je n’étais pas encore prête à regarder.
Quelques jours plus tard, je lis La Fêlure de Charlotte Casiraghi.
Une phrase m’arrête.
« La fêlure ne doit pas être subie comme une malédiction, mais elle doit être intégrée, transformée, sinon elle risque de demeurer une souffrance figée. Il ne faut pas nier la cassure mais la réinvestir pour la vider de sa charge destructive. »
Je relis cette phrase plusieurs fois.
Parce que je retrouve dans cette fêlure tout ce que je ressens. Les contradictions entre partir et rester. Les loyautés qui pourraient ne pas être honorées en partant aussi loin, au moment même où mes parents vieillissent et auraient besoin de soutien.
Cette pensée sourde qu’une décision qui ouvre un avenir peut créer une cassure aussi nette avec la vie actuelle.
Cette fêlure me met en tension. Je n’arrive pas à la refermer.
Et pourtant, cet arbre a continué à grandir sans vouloir retrouver sa forme d’avant.
La fêlure a contribué à sa croissance.
Et cela m’interroge. La fêlure n’est peut-être pas seulement un endroit de fragilité.
Elle peut aussi devenir un passage, une nouvelle manière d’habiter ce qui nous arrive.
Charlotte Casiraghi écrit également :
« On peut vivre fêlé, vivre traversé, et cela vaut plus que la surface indemne d’une vie non vécue, ou la froideur immobile des choses intactes. »
Cette phrase me poursuit, parce qu’elle ouvre une nouvelle voie.
Nous cherchons souvent à préserver les liens comme si leur force dépendait de leur capacité à rester identiques.
Et si ce n’était pas cela, leur véritable force ? Et si les liens les plus vivants étaient justement ceux qui acceptent d’être traversés par la transformation ?
Cet arbre continue de se déployer dans toute sa splendeur à partir d’une fêlure.
Son enseignement est dense.
Il est possible de se construire en traversant ses failles.
Il est possible de continuer son chemin sans renoncer à ceux que l’on aime.
Il est possible de partir sans renier sa présence auprès de ceux que l’on aime..
Alors une autre question apparaît.
Et si changer de vie ne consistait pas simplement à trouver de nouvelles façons de « re nouer » nos liens sans craindre de perdre l’autre ?
Je n’ai pas encore trouvé la réponse.
Mais depuis mon arrivée à Singapour, je crois que c’est cette question que j’apprends, chaque jour, à habiter.
Par | L‘Or Sous Les Mots.
À travers l’expatriation, les changements de carrière, les passages de vie et les enseignements de la nature, Sophie explore ce qui nous aide à rester fidèles à nous-mêmes lorsque tout semble changer autour de nous.
Chaque article de L’Or Sous Les Mots explore une facette des transformations invisibles. Si cette réflexion vous accompagne, poursuivez le cheminement avec les lectures ci-dessous.
Jusqu’où faut-il s’adapter sans se perdre ? — Quand préserver sa place commence à nous éloigner de nous-mêmes.
Pourquoi vouloir être trop gentille épuise le corps — Quand le corps porte ce que nous n’arrivons plus à dire.
Pourquoi avons nous peur de laisser partir ce qui nous a pourtant fait grandir ? — Quand le vivant nous montre qu’on peut se transformer sans renier son histoire.




Je retrouve dans ce texte quelque chose de très personnel pour moi aussi : cette longue traversée qui m’a appris que nos liens, nos choix et nos façons d’être au monde ne se séparent jamais vraiment. Même quand certains ont essayé de me faire peur en me reprochant l'éloignement, je suis restée fidèle à mon chemin (même si très très douloureux parfois).
Et oui, merci de poser la question : ai-je quelque chose à réparer ? Ai-je vraiment cassé quelque chose à réparer ? Ou bien n'ai-je fait que suivre le seul chemin qui m'éviter une rupture interne plus violente que si je n'avais pas accepter l'éloignement ?
Je suis très heureuse d’accueillir ce premier article dans TAS Le Magazine. Un parfait exemple de comment la lumière des uns peut rallumer celle des autres.