Une Note m’a interpelée cette semaine. Elle disait à peu près ceci : on ne parle pas toujours la même langue. Parfois on discute une heure avec quelqu’un et c’est fluide, au point d’avoir l’impression de se connaître depuis toujours. Et d’autres fois, on utilise les mêmes mots, mais rien ne passe.
J’ai répondu en toute simplicité : je suis fluide en cinq langues, et je confirme. Ce n’est pas pour ça qu’on se comprend.
Je suis restée sur cette phrase. J’ai publié ma réponse, mais je suis revenue la compléter en disant qu’elle m’avait inspirée pour mon prochain article ici. J’ai compris que ce constat, je l’ai vécu profondément au travers de mes différentes expatriations. Et je veux partager ce récit de vie parce que finalement, il pourrait bien servir de leçon à quelqu’un de plus jeune.
Alors, peut-être qu’il est temps que je raconte.
Parler comme les autres
Ça a commencé très tôt. Depuis toute petite, je passais mes vacances d’été avec mes grand-parents au camping Vilarromà, à Palamós, sur la Costa Brava.
J’ai dû commencer à y aller quand j’avais 4 ans. (Quand j’y repense… ce que je vivais là-bas était vraiment à l’image de qui je suis devenue…mais bon, parenthèse).
Revenir chaque année dans ce camping, à la fin des années 70, en un temps où il faisait bon vivre et où la confiance était bien différente d’aujourd’hui, m’a donné bien jeune cette notion de se sentir chez soi ailleurs qu’à la maison.
Je gambadais librement. Je passais des moments magiques aussi bien avec tous les enfants du camping, qui venaient de Belgique, des quatre coins de France, qu’avec les adultes. Je me rappelle Mr Muller de Belgique. J’adorais aller le visiter à sa caravane parce qu’il me faisait ce tour de magie qui m’émerveillait à chaque fois: il trouvait toujours une pièce de monnaie derrière mon oreille !
Un truc assez sympa à noter ici. En grandissant, je ne pouvais plus cacher à ma grand-mère de chez qui je revenais. Bien sûr, je n’avais rien à cacher de toute façon, mais il s’avère que quand je revenais de chez les Belges ou de chez les Marseillais, elle le savait immédiatement parce que je parlais comme eux!!
Je vous jure que c’est vrai! À partir de 8-10 ans, je parlais tous les Français du camping!
Du “Tu viens avec?” au “oh fada!”, tout me trahissait.
Mes premiers ‘Nonos’
Ah! Les Nonos! C’est comme ça que j’aimais appeler les Hollandais.
Parce que, comme tout le monde ne le sait pas toujours, en français, il y a un h aspiré et on ne fait pas de liaison: on dit “un hollandais et non pas un‿n‿hollandais. Et "un nono” est devenu ma façon d’appeler les Hollandais.
C’est vers mes 11-12 ans, sans doute quand mes cousines ont commencé l’anglais au collège, que j’ai commencé à fréquenter les Hollandais et de plus en plus chaque année. Et je les adorais! J’aimais beaucoup les hollandais parce que malgré nos styles punk ou ska de l’époque (ma cousine aînée la crête sur la tête, et sa soeur et moi en carrés noir et blanc, jusque sur les docs peintes au Typex), et bien tous n’avaient aucun problème pour nous accueillir dans leur cercle d’amis. J’ai toujours ressenti comme si les hollandais se foutaient royalement de savoir de quelle classe sociale tu viens, de ce que font tes parents, de comment tu t’habilles ou te coiffes.
Ils étaient beaucoup plus tolérants que les autres enfants. J’adorais ça chez eux. Et je les adorais.
Et puis cette frustration à commencer à naître en moi:
quand ils parlaient hollandais entre eux je me sentais exclue de leur espace.
Et je me rappelle cet après-midi là… Je devais avoir 13 ou 14 ans. Mes cousines et moi étions à la tente de 3 hollandais gigantesques. Ils se sont mis à parler dans leur langue et je les ai écouté attentivement. Je me rappelle avoir ‘écouté’ avec tout mon corps. Cette façon d’écouter devait être tellement envahissante qu’Erik a dit un truc du genre “Why are you looking at us like that?“ et j’ai répondu un truc du genre : “I understood! You said this, this and that! “. Et voilà les trois géants qui me regardent d’un air ahuri. YES!!! J’avais compris!
Ce moment, c’est un tournant dans ma vie. C’est là que s’est décidé que j’allais apprendre leur langue et que plus jamais je ne me sentirai exclue de leur cercle!
Et c’est comme ça que je me suis retrouvée aux Pays-Bas, bien plus tard pour apprendre le Néerlandais. Et bien sûr, à la surprise de mon père, y rester pour mes études.
J’y suis arrivée jeune fille au-pair. Doucement, dans une famille française, pas loin des cours de NT2 (Nederlands als Tweede Taal) de la Vrije Universiteit à Amsterdam. J’ai appris la langue à temps plein, comme on apprend une langue quand on veut vraiment habiter un endroit. J’y ai mis tout ce que j’avais. Et ça a marché. Je me suis intégrée, parfaitement.
J’ai fait des études universitaires de Communicatie Wetenschap, j’avais des cours en Néerlandais pour lesquels je lisais des pavés, aussi bien en Anglais qu’en Néerlandais. L’Université van Amsterdam a été super sympa: pour les examens j’avais droit à utiliser un dictionnaire. Puis je m’y suis fait des amis pour la vie.
J’ai adoré vivre en Hollande. J’y étais vraiment chez moi. Et j’y ai passé toute une vie.
Mais avec le recul, je comprends mieux ce qui a marché aux Pays-Bas. Et ce n’était pas seulement la langue que j’apprenais à temps plein.
Je n’apprenais pas un peuple inconnu. Je retrouvais un peuple que j’avais déjà choisi, enfant, sur les plages d’un camping de la Costa Brava. Ces Hollandais tolérants qui se fichaient royalement de ta classe, de tes fringues, de ta crête punk. Je résonnais déjà avec eux avant de parler leur langue.
La langue n’a pas créé la résonance. Elle est venue la couronner.
C’est ce que je n’ai pas compris à l’époque. J’ai cru que c’était la langue qui m’avait intégrée. J’ai cru que j’avais trouvé la formule : apprendre la langue, s’y mettre entièrement, et on est chez soi.
Il a fallu que je parte en Israël pour mesurer l’erreur.
Je vous raconterai la suite de cette réflexion personnelle dans “Le choc d’Israël” dans une prochaine partie à suivre dans Le Magazine.
Par Audrey ✨ fondatrice de The Aligned Shift, un espace éditorial pour les Voix qui ressentent le Shift et celles qui l’accompagnent.
Ça commence avec Le Magazine, au travers de récits, de regards et de conversations pour raconter, relier et mieux comprendre, ensemble, ce qui façonne nos vies.
Si toi aussi tu as une voix qui cherche à connecter autrement que sur sa propre publication avec son audience, alors rejoins Nos Voix.
PS : La note qui m’a inspirée est de Fred, Le livre «858 Marches…»



