Seize ans pour comprendre un vœu.
« Travel the world and the seven seas. » Je finissais mon dernier article en disant que la magie d'un vœu véritable dans lequel se trouve la graine d'un shift profond c'est qu'il vient à travers toi.
1. Le vœu
“Travel the world and the seven seas.”
Ces mots sont arrivés un soir d’août 2009, à Saint-Tropez, chez ma mère. Une amie m’a tendu une bougie, j’ai fermé les yeux, et j’ai entendu. Pas une pensée. Pas une réflexion. Une voix claire, venue d’ailleurs, ou peut-être venue du fond de moi, d’un endroit que je n’avais jamais visité.
Pendant seize ans, j’ai cru que ce vœu parlait de voyager. De voir le monde. De remplir une année sabbatique de découvertes, de paysages, de rencontres.
Mais le vœu, lui, savait déjà ce que moi j’ignorais encore.
Il ne disait pas « va voir le monde. »
Il disait parcours : traverse, explore, découvre.
Mais pas les continents. Toi-même.
J’ai obéi sans le savoir. Dès le lendemain, tout s’est mis en place. Mon appartement à Amsterdam a trouvé des locataires pour un an. J’avais soudainement une année entière à remplir. Puis un ami m’a dit : « Tu dois venir en Israël. Tu as des origines juives, tu dois voir ce pays. » Honnêtement, ma première réaction a été : « Mais qu’est-ce que tu veux que j’aille foutre en Israël ? » (Excusez mon français, mais c’est vraiment ce qui m’est venu!)
Finalement, j’ai commencé par un voyage avec ma mère au Maroc et en Tunisie, un retour aux racines, à mes origines. Puis j’y suis allée quand même. Le 9 décembre 2009.
Et tout a basculé.
2. L’intention de surface
Israël. L’inattendu.
Depuis l’avion, vers midi, j’ai vu Tel Aviv pour la première fois. Je n’avais fait aucune recherche. Aucun guide. Pas de Lonely Planet. J’arrivais complètement vierge.
Je suis tombée amoureuse de cette ville au bord de l’eau. Même en plein hiver, le climat me remplissait, les rues me charmaient. Et surtout, je reconnaissais ma famille dans les visages autour de moi. Mon père, et mon grand-père en particulier. Pour la première fois, j’ai laissé cette partie juive de mon identité exister au grand jour. Puis l’accueil m’a stupéfaite.
Un profond sentiment d’être chez moi.
J’ai trouvé un appartement en cinq jours. J’ai appris l’hébreu, une langue « à l’envers ». J’ai quitté la Hollande. Fin 2010, j’ai rencontré l’homme qui allait devenir le père de mes enfants. Treize mois plus tard, nous nous sommes mariés. Un an après, ma fille est née. Deux ans plus tard, mon fils.
De l’extérieur, on aurait dit : « Enfin, elle a posé ses valises. » Nouveau pays. Mariage. Enfants. Stabilité.
L’intention de surface était accomplie : j’avais trouvé ma place.
À l’intérieur, c’était plus compliqué.
3. Ce que le vœu savait que moi j’ignorais
« Travel the world and the seven seas. »
Pendant cinq ans, j’ai cru que j’avais accompli ce vœu à la lettre. J’avais voyagé. J’avais trouvé un pays. Une langue. Un mari. Des enfants. Une famille large.
Mais étrangement, je ressentais un vide intérieur, comme s’il manquait encore quelque chose à parcourir. Pourtant, j’avais parcouru le monde, pris des avions, franchi des frontières. Qu’est-ce qui pouvait bien encore manquer ?
Aujourd’hui, je crois que je n’avais pas compris le vœu dans toute sa profondeur. « Travel the world and the seven seas » : oui, c’était littéral. Le monde, les continents, les océans. Mais ce que je n’avais pas vu, c’est que le monde à parcourir n’était pas seulement celui des cartes géographiques. Il y avait un autre monde en moi qui attendait d’être exploré, et celui-là n’avait pas de frontières visibles.
Parce que la vérité, c’est que même dans cette vie que j’avais construite, et peut-être même surtout dans cette vie, je ne me sentais pas chez moi. Pas vraiment. Pas dans la famille de mon mari, de culture juive irakienne, un monde si différent du mien. Pas dans ce rôle d’épouse que j’essayais si fort d’habiter. Mes enfants, je les ai voulus. Chaque jour, je les ai aimés. Ce n’était pas eux que je voulais quitter. C’était l’étouffement d’une relation qui n’allait nulle part.
Je m’étais mariée par amour, oui. Mais aussi par peur : peur d’être seule, peur d’être trahie encore une fois. Cet homme ne me laisserait jamais tomber, j’en étais sûre. Ce que je n’avais pas prévu, c’est qu’il ne me laisserait jamais partir non plus.
Dès 2013, les signes étaient là. Et en 2015, c’était déjà clair : j’étais malheureuse dans mon mariage et cela n’allait qu’empirer. Ce n’est pas que je n’aie pas essayé. J’ai tout fait pour le sauver. Mais toutes les réponses que j’ai eues se résumaient à : « Oui, ok, je t’ai entendue. » Rien ne changeait. Je me sentais de plus en plus seule, en détresse, abandonnée, perdue, et finalement prisonnière.
Mais comment quitter une vie qui ressemblait tellement à ce qu’on attendait de moi ? Comment admettre que j’avais construit, pièce par pièce, une prison dorée ? Avec mes enfants à l’intérieur ?
Alors je suis restée. À essayer de quitter « bien. » Sans détruire mes enfants. Sans détruire mon ex. Sans détruire l’image de moi que j’avais passé dix ans à construire.
En septembre 2018, j’ai commencé une psychothérapie. Pour trouver le courage de savoir ce que je savais déjà. Et puis sans doute aussi pour retrouver le courage de partir, parce que je ne l’avais pas encore.
Le vœu, lui, attendait. Il savait que je n’avais pas fini de parcourir ce chemin intérieur. Il savait que les plus grands voyages ne se font pas en changeant de pays, mais en traversant sa propre ombre.
4. Le premier effondrement
En janvier 2020, mon avocat m’a dit : si tu restes, ton mari peut légalement te retenir ici jusqu’aux 21 ans de ton fils. Il avait quatre ans et demi. Ma fille en avait sept.
Je suis partie du jour au lendemain.
Pas par choix. Par survie. Parce que rester signifiait ne jamais pouvoir reconstruire. Ne jamais retrouver mes enfants ailleurs. Ne jamais être libre.
Je les ai laissés. Pas par abandon. Parce que la seule façon de garder une chance de les retrouver était de partir.
Arrivée en France, chez ma mère, je me suis reconstruite à une vitesse que j’avais oublié que je possédais. En six semaines, j’avais trois offres d’emploi de rêve, une petite maison près d’une école à Gassin. L’espoir renaissait de me reconstruire et de pouvoir offrir à mes enfants un cadre dans lequel j’étais l’exemple que je voulais être pour eux. Mes enfants allaient venir. J’allais les récupérer.
Gassin n’était pas une fuite. C’était un plan de reconstruction. La preuve que je n’abandonnais pas, la preuve que je me battais pour recommencer à être moi.
5. Le deuxième effondrement
Et puis le monde s’est arrêté.
En mars 2020, le COVID a frappé. Et avec lui, tout ce que je commençais à peine à reconstruire s’est effondré quasi du jour au lendemain. Vu la nature touristique de mes opportunités trouvées, aucun des emplois n’a démarré. La maison à Gassin est devenue un rêve vide. Les écoles ont fermé. Les frontières aussi. Mes enfants étaient bloqués en Israël.
Était-ce l’une de ces « providences de la vie », comme on dit parfois ? Ces forces invisibles qui poussent dans une direction, même quand on croit avoir enfin trouvé le bon chemin.
Sur le moment, je l’ai vécu comme une trahison de plus. Après tout ce que j’avais traversé, malgré ma capacité à créer une situation stable à une vitesse folle, malgré avoir tout misé sur Gassin... le monde me disait non.
Je pouvais rester en France. Chez ma mère. Sans emploi. Sans projet. À pleurer mes enfants.
Ou je pouvais choisir de ne pas m’effondrer.
Je suis partie en Slovénie, rejoindre mon nouveau partenaire. Il existait un tout dernier avion en vol direct de Nice à Ljubljana d’une heure trente. Cette ligne n’a d’ailleurs jamais réouvert après le COVID. Comme si elle n’avait existé que pour me permettre ce passage. Pas un grand voyage. Pas une grande aventure. Juste une porte qui s’ouvrait dans un mur qui grandissait.
Est-ce que c’était fuir ? Peut-être. Mais c’était aussi survivre. Encore une fois.
Je ne connaissais pas encore ce pays. Je n’ai pas appris le slovène, ou plutôt je n’en avais pas la volonté. À 45 ans, tout est plus difficile, surtout une langue qui n’a rien à voir avec celles que j’avais apprises. Pour ne pas me morfondre, et surtout pour ne pas céder à la folie face à la haine, l’agression et le harcèlement que je subissais quotidiennement de la part de mon ex, j’ai trouvé à travailler. Je cherchais quoi faire de moi pour me distraire de mes pleurs, de ma douleur.
Et pourtant, c’est ici, dans cet entre-deux, dans ce pays que je n’avais pas choisi, que quelque chose a commencé à germer. Parce que quand on arrête de courir après une vie parfaite qui ne vient pas, il reste la vie telle qu’elle est. Et parfois, c’est suffisant pour recommencer.
6. Les six ans
En tout et pour tout, il m’a fallu six ans pour m’en remettre. J’ai perdu mon combat judiciaire, et mes enfants ne me sont jamais revenus. Aujourd’hui, ils viennent pendant les vacances, mais leur vie se construit là-bas, auprès de leur père. Ce sont les mots les plus durs que j’écrirai jamais.
Pendant six ans, j’ai tenu. Pas toujours bien. Pas toujours droite. Mais j’ai tenu.
Il y a eu des jours où la seule victoire était de sortir du lit ou de ne pas pleurer. Le travail occupait mes mains et distrayait mon esprit. Des nuits à repasser chaque décision, à me demander si j’aurais pu faire autrement, si j’étais simplement quelqu’un qui abandonne.
Ma vie de couple m’a menée quatre mois sur un bateau à Fidji. J’ai découvert l’IA, un nouveau terrain de jeu infini. J’ai essayé de lancer RedPill, j’essaie encore. J’explore, teste, échoue, recommence.
En 2017, j’avais posté mon tout dernier mot sur une page Facebook ouverte pour mon profil de coach. Puis le silence. Pendant neuf ans, je n’ai plus eu envie de partager. Parce qu’au fond, j’étais tellement malheureuse que je n’y arrivais plus. Comment partager des choses positives quand on ne l’est pas soi-même ?
Pendant ces six ans, j’ai été amenée à regarder à l’intérieur de moi, à être en face-à-face avec moi-même. Pour continuer et approfondir la reconstruction. Et surtout, peut-être, pour projeter une image de moi-même à moi-même qui me convienne, avant qu’elle puisse être projetée en extérieur. Quand la lumière du phare ne fonctionne pas, celui-ci ne peut guider aucun navire.
Aujourd’hui, c’est fait. Pas complètement, pas parfaitement, mais suffisamment. Je me retrouve dans une situation psychologique où je suis bien. Et j’ai envie de repartager.
Une amie hollandaise m’avait décrite à la fin de mes études comme « un pont ». Je crois qu’elle avait raison. Ce que je construis aujourd’hui n’est pas seulement pour moi. The Aligned Shift, c’est un magazine bilingue avec plusieurs auteurs, des conversations, des interviews. Peut-être une application un jour. Ce n’est pas ma voix. C’est un espace, un lien, un passage pour d’autres.
Six ans plus tard, je peux le dire : je n’ai pas fui. J’ai traversé. Je ne me suis pas cachée. Je me suis reconstruite, lentement, de l’intérieur. Pas en changeant de pays, mais en traversant ma propre ombre.
7. Le shift
Alors, quel est le shift ?
Des années plus tôt, une amie m’avait dit : « Tu n’as rien à faire, Audrey. Tu as juste à être. »
(Je raconte cette histoire dans mon message de bienvenue sur Substack.)
Sur le moment, je n’avais pas compris. J’étais trop occupée à faire. À construire, à voyager, à accomplir, à prouver. Une vie à faire, faire, faire. Et à force de faire, j’ai cru que j’arriverais à être. Être heureuse, être libre, être moi.
D’un côté, la sagesse de mon amie. De l’autre, le vœu qui me poussait à parcourir le monde. Deux messages qui semblaient se contredire : l’un disait « arrête de faire », l’autre disait « voyage, explore, parcours. »
Pendant seize ans, j’ai vécu dans cette contradiction sans la voir. Jusqu’au jour où j’ai compris qu’ils disaient la même chose.
Le vœu ne me demandait pas de faire le tour du monde. Il me demandait de parcourir mon propre territoire intérieur. Et pour ça, il fallait d’abord être. Être présente à moi-même. Être assez solide pour traverser ma propre ombre. Avant de pouvoir guider qui que ce soit, il fallait que la lumière du phare fonctionne.
Faire en étant.
Ce n’est pas une question d’accomplissement. Ce n’est pas une liste de choses à cocher. Ce n’est pas une vie qu’on construit pièce par pièce en espérant qu’un jour elle ressemble à ce qu’on voulait.
C’est l’inverse. C’est habiter pleinement chaque étape. C’est traverser sa propre ombre sans la contourner. C’est laisser le vœu nous parcourir, plutôt que de croire qu’on doit le parcourir nous-mêmes.
Aujourd’hui, je vis en Slovénie. Je ne parle toujours pas la langue. Je ne sais pas exactement où va ma vie. Mais pour la première fois, je ne cherche pas à le savoir.
Je ne monte pas The Aligned Shift pour devenir quelqu’un. Je le construis parce que c’est ce que je suis. Pas une voix, mais un pont. Un passage entre les mondes, entre les langues, entre les êtres.
Faire en étant.
Le vœu, lui, savait depuis le début. Il savait que les sept mers n’étaient pas celles des océans. Il savait que le vrai voyage était celui qu’on fait à l’intérieur de soi. Il savait, aussi, que ce voyage ne se termine jamais vraiment.
Il attendait simplement que je sois prête à le comprendre. Que je sois prête à vivre en étant. En anglais j’appelle ça "to live beingly.
Et toi, as-tu déjà fait un vœu dont tu n’as compris le sens que bien plus tard?
Audrey ✨ vit entre les mondes, les langues, les pays, les territoires extérieurs et intérieurs. Une vie passée à traverser des océans, des pays, des effondrements, des renaissances.
Aujourd’hui elle construit The Aligned Shift, un espace collectif pour les Shifters. Ça commence avec un magazine, un pont pour encourager tous ceux qui traversent ces temps de transition extrême.
✨ Sa newsletter personnelle : beinglyaudrey.substack.com
Toi aussi, tu as une histoire qui cherche sa voix ? The Aligned Shift est un espace collectif — pas une voix, un pont. Écris avec nous.



