Le choc d’Israël
Deuxième expatriation.

J’ai appris l’hébreu. Pendant un an, à Tel Aviv, j’allais tous les jours à l’oulpan. Une classe de langue spéciale pour les nouveaux immigrés. Cette année d’apprentissage, c’était aussi une année de sorties, de rencontres et de plaisir dans une ville qui ne dort vraiment jamais. On dit que “New York is the city that never sleeps.” et bien pour avoir vécu les deux, je t’assure que Tel Aviv bat New York. C’est peut-être dû au fait que la superficie de la zone où tout se passe est beaucoup plus petite à Tel Aviv qu’à New York. Tu ne prends pas ta voiture pour aller d’un endroit à un autre. Tout est faisable à pied. Et ça ne s’arrête vraiment jamais.
Tel Aviv est aussi une ville beaucoup plus internationale que New York, Paris, Barcelone, LA ou Miami. C’est dû à l’afflux constant de nouveaux jeunes immigrés qui arrivent de partout, ceux qui font leur Aliyah notamment (faire son aliyah c’est utiliser le droit d’acquérir la nationalité israélienne du simple fait d’être de confession juive). Et c’est cet environnement international qui m’a fait me sentir "chez moi” au début. Je connaissais beaucoup plus d’étrangers que d’Israéliens.
À la fin de ma première année en Israël, j’ai rencontré celui qui deviendrait mon mari. Il était israélien, d’origine irakienne. Ses parents avaient fui l’Irak après la Seconde Guerre mondiale, comme tant de Juifs du Moyen-Orient à cette époque. Je ne le savais pas, mais dans ces pays aussi, la guerre avait profondément bouleversé les vies juives. Pour beaucoup, partir n’était pas un choix, mais une question de survie.
La construction de ce pays s’est fait sur la base d’un nombre immense de réfugiés. Une multitude de cultures se sont retrouvées à devoir apprendre à vivre ensemble. Leur seul point commun était une religion. Mais le mélange des cultures autour de ce seul point commun était impressionnant. Pourtant, pour survivre, ils ont réussi à vivre ensemble.
L’homme que j’ai rencontré parlait bien l’anglais, n’était pas religieux, voyageait beaucoup. Il était aussi libre d’esprit, très généreux et aussi très déterminé dès notre rencontre à me courtiser. Après quelques semaines, j’ai rencontré sa famille. J’ai été très bien reçue. Ils étaient heureux de voir leur dernier fils s’attacher enfin sérieusement à une femme : pour eux, c’était un grand soulagement. Toujours pas marié et sans enfant après 30 ans, contrairement aux Pays-Bas, c’est très rare là-bas.
Deux Monde différents
Mais derrière cet accueil chaleureux, il y avait déjà, sans que je le vois, tout un monde de différences.
Sa famille, comme beaucoup de familles séfarades, vivait une proximité à laquelle je n’étais pas habituée. On se réunissait souvent, son père allait au marché et faisait la distribution de ses trouvailles, surtout les fruits et les avocats. Sa mère faisait cinq à sept plats différents qu’elle nous donnait le wee-kend lors de leur visite hebdomadaire, qui s’est installée naturellement. Je n’avais jamais à cuisiner : le congélateur était plein de boîtes!
Un jour j’ai voulu dire : “ça suffit”. Je n’arrivais pas à prendre ma place de mère dans ma propre famille. Je lui ai gentiment demandé de ne plus cuisiner. Elle m’a répondu que c’était soit ça, soit elle ne viendrait plus. Son fils lui m’a dit :
“Accepte ce qu’elle emmène et jette le!”
Ça m’a choquée ! Non, je ne pouvais pas faire ça : je ne supporte pas le gaspillage des ressources…
En fait ce n’est qu’un exemple. Mais moi, j’arrivais avec mon Europe intérieure. L’idée qu’on demande la permission avant de s’installer dans la vie de quelqu’un. Une notion du temps plus linéaire et plus individuelle : on planifie, on prévient, on respecte l’espace de l’autre.
Chez eux, le temps appartenait à la famille avant d’appartenir à soi. Le vendredi soir se passait quasiment toujours en famille, et refuser les sacs du marché et les boîtes de plats préparés était reçu comme un rejet. Je sais que ce n’était pas de l’envahissement pour eux. C’était de l’amour. Mais pour moi, et ça je commençais à m’en rendre compte mais sans encore pouvoir le nommer, c’était une perte de moi-même.
Cette hospitalité judéo-irakienne, cette générosité qui ne se refuse pas : on te sert, encore, et encore, et dire non ne suffit jamais vraiment. J’ai mis des années à comprendre que ce n’était pas de l’insistance déplacée, mais une façon d’aimer que je n’avais pas les codes pour lire.
Je ne voulais pas le voir sur le moment. “L’amour rend aveugle”, dit-on. Et bien oui. Je reconnais que cela fut bien vrai pour moi ici. J’aurais pu voir beaucoup de signaux qui criaient “No go!”, mais je ne l’ai pas fait. Mon cœur amoureux, sans doute mon âge aussi (j’avais 36 ans, “l’horloge”, dit-on…), et l’envie d’être moi aussi femme et mère, ou encore le fait qu’il se projetait vraiment avec moi : un tas de raisons de ne pas écouter la voix de la raison.
Au-delà de la langue.
C’est là que la Note de Fred m’a interpellée (celle qui a déclenché l’envie de partager mon expérience). Elle m’a rappelé à quel point la culture compte pour se comprendre. Je n’imaginais même pas qu’elle existait comme ça, qu’elle pouvait être un mur. J’ai passé des années à penser que le problème venait de moi, de ma langue imparfaite, de mes efforts insuffisants.
Mais le problème, ce n’était ni l’effort ni la langue.
Le problème, c’est qu’une langue est une porte, mais que la culture est la maison. Et qu’on peut traverser la porte sans jamais habiter la maison.
Je pouvais comprendre les mots. Je pouvais répondre dans les règles. Je ne pouvais pas saisir ce qui circulait dans le silence entre deux phrases. Le non-dit. La façon dont un rire s’arrête. Ce qu’une phrase ouvre et referme sans le dire.
La leçon principale est que la compréhension profonde ne se joue pas seulement dans les mots, mais dans les codes invisibles : les habitudes, les attentes, le rapport au temps, à la famille, à l’espace, aux silences et aux limites.
▸ Une langue est une porte. La culture est la maison.
L’homme qui entendait les mots
Et puis je pense à mon ex-mari. Parce que là, le mur n’était même pas entre deux cultures. Il était entre deux personnes qui parlaient pourtant la même langue.
J’ai essayé de lui expliquer cette chose que je découvrais. Le mal-être qui grandissait en moi et le manque de résonance avec la culture de ce pays. Ce que ça fait de ne pas être chez soi et de ne pas se sentir chez soi. J’ai essayé de me faire comprendre alors que je ne me comprenais encore pas tout à fait moi-même.
Ce n’était pas une absence d’écoute. C’était plus troublant : il entendait les mots, mais pas ce qu’ils portaient. Il ne recevait pas ce que j’essayais de dire.
Encore aujourd’hui, il me ressert des choses que j’ai dites. Il a une bonne mémoire, il faut lui rendre ça. Il me répète presque mot pour mot mes phrases de l’époque. Et chaque fois, il faudrait que je m’explique à nouveau. Parce que ce qu’il a retenu, ce ne sont pas mes mots. C’est son idée du sens de mes mots.
Il entend ce que je dis, mais il comprend ce qu’il a décidé que je disais. Et ce n’est jamais ce que je voulais dire.
Je ne sais pas si tu mesures ce que ça fait. D’être à côté de quelqu’un qui te cite, parfois avec tendresse, parfois avec l’espoir que tu le comprennes, et de savoir que la personne que tu es n’a jamais vraiment été reçue. On peut être deux, se marier, partager une vie, parler les mêmes langues, mais au fond ne pas parler la même langue.
Ce n’est pas une question de nourriture ou de drapeau. Lui n’a jamais été un “expatrié”. Et alors, peut-être que la distance entre deux personnes peut être plus grande que la distance entre deux pays.
▸ On peut se marier, partager une vie, et ne pas parler la même langue.
Se comprendre ne consiste pas à parler davantage. Cela commence lorsque l’on accepte que les mêmes mots ne portent pas toujours le même monde.
←Lire la première partie.
La dernière partie vous parviendra plus tard.
Par Audrey ✨
Fondatrice de The Aligned Shift, un espace éditorial pour les Voix qui ressentent le Shift et celles qui l’accompagnent. Ça commence avec Le Magazine.
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J'ai séjourné plusieurs fois en Israël et ce qui m'a le plus marqué, au-delà de la diversité culturelle, c'est la façon dont la mémoire s'y transmet de table en table, de génération en génération. Venant du pays dagara, où la parole des anciens tient lieu de bibliothèque, j'y ai reconnu quelque chose de familier.
Mais ton texte montre l'autre versant : on peut admirer cette transmission de l'extérieur et rester sur le seuil quand il faut y vivre. La porte et la maison, c'est très juste. Merci pour cette honnêteté.